Entretien avec Gilles Vidal

Mondial de l'Automobile.

Réflexion avec le designer de Peugeot P.S.A.

 

Swany B.  : Mr Vidal, vous êtes le designer incontournable de Peugeot : comment se compose votre équipe  ?

Gilles Vidal. : Notre équipe-Design, c'est 150 personnes en tout. C'est un très gros studio de design avec 60 créatifs, designers intérieurs et extérieurs qui décident surtout ce qui est couleurs, matériaux, textiles. Il y a également des graphistes, des infographistes, avec le contenu des écrans qui est un petit plus riche. On également des maquettistes, pour les maquettes physiques qui échelonnent, il y a aussi les développeurs 3d en Amérique… 

C'est donc plein de métiers différents qui s'imbriquent pour développer des voitures de production pour faire des avant-projets, donc des études un peu plus  prospectives dans le but de les mettre en projet.

Ensuite on a le concept-car, c'est un peu la Haute Couture de l'Automobile : on expérimente, on teste, on projette. Ce sont des moment d'expérimentation sans limites ni contraintes, qui nourrissent énormément le "prêt-à-porter", c'est-à-dire la voiture de production…

Chez Peugeot, on a 13 modèles, on a de l'actuelle petite 108, la 208, le petit SUV 2008, des grandes Berlines comme la 508 et aujourd'hui le nouveau 3008 et 5008 sont des vrais SUV, toutes ces voitures sont désignées par les mêmes équipes, avec les équipes d'ingénierie : on a la même philosophie de marque mais avec des spécificités propres à chaque produit évidemment.

S.B. : Comment préparez-vous le cahier des charges de chaque tendance ?

G.V. : Ils sont assez gigantesques car très techniques. Ils prennent en compte la prestation-client, la consommation, les performances, les moteurs… Le cahier des charges est donc multi-facette : nous le faisons nous-mêmes. Pour ce qui est du design, ce n'est pas que de l'esthétique, c'est aussi une exploration dans le projet d'exloration pour repenser totalement la 3008 par exemple, et faire un vrai SUV et ne pas faire de Cross-Over comme le précédent. 

Quelles valeurs ? L'élégance, l'éficience... Comment concevoir l'expérience du conducteur dans le cockpit ? Donc concevoir et créer un brief design, technique, économie, industriel, etc… Sur cette base, nous pouvons commencer l'élaboration du projet jusqu'à l'industrialisation, cela prend 4 ans…

S.B. : Que pensez-vous de la voiture autonome ?

G.V. : Elle va rendre quelque chose de précieux au client : le temps. Lorsque chaque matin, vous conduisez 40 minutes -ce qui est peu en Région Parisienne- et autant le soir en rentrant, c'est 1h20 perdue dans les bouchons, vous pourrez lire un roman… C'est assez extra-ordinaire ! 

Maintenant, comment allons-nous concevoir - en particulier sur l'intérieur de la voiture- pour donner comme fonctions supplémentaires et permettre au conducteur de profiter pour en faire quelque chose ? Est-ce une extension de la maison ? Du bureau ou un peu des deux ? On va pouvoir peut être se consacrer aux loisirs, voire au télé-travail. L'optimisation de vie va être extra-ordinaire…

Une fois la conception faite, quelle forme les voitures vont prendre : vont-elle être à l'image de celles présente sur le stand ? Ou seront-elles complètement différente pour signifier cette nouvelle manière de se déplacer? Cela va bien-sûr influencer l'intérieur de la voiture mais sur l'extérieur, on peut imaginer quelque chose de complètement décalé.

S.B. : On a hâte de retrouver du temps pour nous… Comment se fait-il que la couleur la plus prisée soit le noir ?

G.V. : Nous ne travaillons pas avec des cabinets de tendance, bien qu'il nous arrive de les croiser. Dans l'industrie de le Mode, les tendances changent tous les 3-6 mois. Dans le design du mobilier, c'est annuel mais le domaine le plus lent et inerte, c'est celui de l'Automobile.

On ne peut pas suivre la tendance du "jaune" de cet été car la voiture mettrait 3 ans à être commercialisée. On doit donc créer quelque chose d'intemporel, dans une gamme de couleurs sur un modèle donné, ce qui se vend le plus est donc le noir, le blanc et les gammes de gris… Sur les couleur, les rouges et les bleues et leurs variantes marchent bien. Ensuite le jeune et le vert restent les couleurs les plus difficiles à assumer pour le client, sauf si on a une Mini ou une Fiat 500, on se lâche beaucoup plus. Mais sur une voiture moins iconique, si je devais faire un choix, elle ne sera ni jaune ni verte et je ne serais pas le seul (Rires).

On propose beaucoup de couleurs dans notre nuancier : on les règle de sorte que même un bleu électrique, un cuivré profond aient de l'impact visuellement et qu'elle soit approprié pour que le client puisse se projeter et se dire : "Je veux être vu dedans !"

S.B. : Comme un style vestimentaire ?!

G.V. : Exactement, et cela se règle assez finement. Finalement, l'enjeu des teintes automobiles, ce n'est pas tant de trouver la bonne couleur, car toutes les couleurs sont recevables du point de vue du client car on peut le régler précisément. Il faut contraster la teinte selon les volumes, selon si on regarde vers le ciel ou vers le bas  : les effets véhiculent des valeurs intéressantes pour renforcer la sculpture de la voiture.

 

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S.B. : Peut-on comparer le design des courbes de l'Automobile avec celui de la Mode ?

G.V. : Les robes et les vêtements, épousent plus ou moins les courbes du corps et certains stylistes vont à l'encontre de cette idée. Ils vont créer des volumes qui n'existent pas pour créer une sculpture comme Issey Miyake le "Pleats Please", c'est une sorte de carapace, d'architecture autour du corps. 

Dans l'Automobile, la relation avec la morphologie humaine ne se traduit pas directement avec l'extérieur, on cherche avec la carrosserie à épouser au plus près la mécanique et c'est resté une valeur très forte : montrer de l'efficience, en fonction d'une certaine élégance, on ne peut pas faire plus gros que nécessaire au risque de faire des choses lourdes et empâtées. On serait plus comme Hedi Slimane chez YSL…

S.B. : On reconnaît au premier coup d'oeil une Peugeot… Selon vous, quel votre atout depuis 2010 ?

G.V. : Ce qui me plaît le plus ce sont les voitures pas encore sorties (Rires). Le métier de designers est très complet, esthétique. Il y a 10 ans, c'était des stylistes automobiles. Aujourd'hui le designer automobile  a en tête la fonction, l'expérience et c'est le plus important. Le travail est réussi quand on est allé au bout de cet exercice. 

Comme dans le I-Cockpit : un poste de conduite alternatif de ce qu'on connaissait jusque là et on a cherché à renforcer les sensations qu'on a au volant mais également l'ergonomie globale de conduite, la sécurité et l'intuitivité de l'usage. C'est très fonctionnel car c'est un usage quotidien. L'esthétique n'intervient qu'après pour façonner l'ensemble.

S.B. : Que pensez-vous du Vintage ?

G.V. : Pourquoi pas ?! l ne faut jamais dire jamais… Par contre, on ne fait pas de "néo-rétro", ce serait tenter de répliquer les mêmes formes, les mêmes codes aujourd'hui. Il n'y a pas de progression, comme dans le néo rétro de l'iconique Mini. Si les gens aiment le Vintage, c'est que c'est moderne, cela veut dire pertinent dans son époque. 

Pour moi, le Vintage, ce serait aller chercher une architecture d'intérieure et des matériaux qui rappellent une  certaine époque : des matériaux plus naturels et plus nobles comme le plastique chromé, qui -à l'époque- était du vrai chrome.

L'Authenticité d'une époque qu'on ne trouve plus aujourd'hui, cette grosse machine qu'est l'industrie Automobile qui s'est transformée avec le temps mais chez Peugeot, on n'a pas dans l'otique de faire du Vintage. Mais c'est une question intéressante dans la modernité.

S.B. : Avez-vous un créateur de prédilection ?

G.V. : Il y en a tellement… Difficile de n'en choisir qu'un… Je reste chez Hedi Slimane. Si on doit remonter dans le passé, ce serait l'époque des uniformes Napoléoniens. Dans les coupes et les détails, un peu chargé mais il y a une créativité et une rigueur dans l'exécution extra-ordinaire. Le résultat est graphique et volumique. J'adhère à cette synthèse et je la trouve assez proche de l'esprit Peugeot : une élégance sobre et créative.

S.B. : Votre rêve en tant que designer ?

G.V. : L'idéal, le design réussi c'est quand le résultat est reçu par le client, le consommateur comme une évidence. 

On dit : "Most advanced and yet acceptable". C'est le truc le plus dingue au moment de sa sortie, qui met tout le monde d'accord mais le résultat est instantanément appropriable. C'est une petite révolution mais c'est pour "moi", tout de suite…

Crédits :

Merci à Frédéric Bart, Directeur Communication et Marketing Peugeot P.S.A. France

Photographies: Vincent Grava

Production : FireBay Prod

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